la marque sur le mur

mur de briques blanc
Photo by Paweł Czerwiński on Unsplash

Bon, c’est presque fini. Elle commence à aller mieux. Trois jours qu’elle se démène comme une dingue pour redonner à la maison un semblant d’ordre et de propreté. C’est toujours le même rituel quand ils rentrent de vacances. A peine a-t-elle franchi la porte qu’elle se transforme en madame ménage : il faut tout ranger, tout laver, s’occuper du courrier, des factures, aller chercher le chien chez les voisins, accepter le café offert, prendre le temps de discuter quand même un peu en leur tendant le traditionnel cadeau (oh, mais il ne fallait pas Stéphanie !).

Cela fait plusieurs années qu’elle s’est créé des petites routines et des procédures stables sur lesquelles elle peut s’appuyer pour ne rien oublier ni laisser passer. Ça l’aide énormément d’être organisée. Déformation professionnelle. Au boulot, ses collègues aiment bien la taquiner mais ils sont bien contents de pouvoir compter sur elle quand ils veulent remettre la main sur une facture égarée ou un numéro de téléphone. Son patron ne pourrait pas se passer d’elle. Elle sait tout sur tout. Chaque chose à sa place et une place pour chaque chose. C’est une de ses devises favorites.

A la maison, c’est le même programme. Depuis que les enfants vont tous les deux à l’école, l’organisation entière du quotidien repose sur ses épaules. Son mari rentre tard, quand il rentre. Il part souvent en déplacement dans toute la France et là encore, elle se doit de tout préparer pour que son voyage se passe le mieux possible. Elle est très fière de se sentir utile. Ménage, courses, devoirs des enfants, planification des rendez-vous médicaux, organisation des goûters ou des activités extra-scolaires sont des compétences qu’elle a développées au cours du temps. Elle s’est même mise à la cuisine. Elle est assez fière de tout préparer et d’être sûre que ses enfants et son mari mangent de bonnes choses – surtout qu’avec son entraînement de triathlon, il est obligé de suivre un régime spécial et ne peut se permettre aucun écart.

Au début de leur mariage pourtant, elle ne savait rien faire. Il le lui reprochait d’ailleurs souvent. A l’époque, elle ne travaillait même pas. Elle passait son temps à lire et à regarder la télé – les séries et les émissions de début d’après-midi la passionnaient.

Lorsqu’elle tournoie comme ça dans toute la maison avec son aspirateur et son pschitt-pschitt désinfectant, elle se sent vivante et à sa place. Rien ne peut lui arriver de mal : elle protège sa famille contre les bactéries et les acariens, telle une déesse surpuissante.

Ça y est, c’est fini. Elle peut enfin s’effondrer sur le canapé, satisfaite du travail accompli. Mais enfin, qu’est-ce que c’est que cette marque, là, sur le mur d’en face, à 10 cm du nouvel écran plat ? On dirait du sang.

Vite ! Il faut absolument qu’elle nettoie ça. Un coup d’éponge devrait suffire.

En fait, ce n’est pas du tout du sang. La substance, graisseuse, s’étale au contact de l’eau. On dirait du rouge à lèvres. Mais qui diable a-t-il pu coller du rouge à lèvres à cet endroit ? Et de cette couleur en plus ! Jamais elle ne porterait une teinte aussi voyante. Si c’est Lisa, elle va l’entendre, non mais !

– Lisa ? Lisaaaaaaaaaa !!

– Ouais m’man. Qu’est-ce que tu as à crier comme ça ?

– Où planques-tu ton maquillage ?

– Quoi ? Non mais t’es ouf, m’man. Tu sais très bien que ça me dégoûte tous ces trucs de vieille.

– Je sais que tu as du rouge à lèvres et du bien rouge en plus !

– Non mais t’es sérieuse, là ?

– Bon très bien, viens avec moi dans le salon.


– Alors, qu’est-ce que c’est que cette marque là, sur le mur ?

– Du rouge à lèvres.

– Ah, je le savais.

– Mais ce n’est pas à moi. Tu ferais mieux de t’adresser à papa.

– Tu crois vraiment que ton père n’a pas autre chose à faire que de s’intéresser à une trace de maquillage ?

– Papa, non mais sa copine Nathalie, sûrement.

Elle n’a rien répondu. Abasourdie, le souffle coupé. Lisa, sa grande fille, insinuait des choses qu’elle ne pouvait pas accepter de penser. Elle ne poserait pas de question supplémentaire. Il y a des choses qu’elle ne voulait pas savoir.

le domaine

lever du soleil dans un parc
Photo by Mehdi-Thomas BOUTDARI

C’est étrange. Je n’avais jamais remarqué qu’il y avait des arbres à droite du bassin principal. Ils y sont pourtant depuis toujours, forcément. Est-ce leurs couleurs qui me les rendent accessibles aujourd’hui ? Comment se fait-il que j’ai pu passer tout ce temps à regarder par cette fenêtre sans rien discerner des nuances que le parc m’offrait ? Est-ce seulement possible d’être aveugle à ce point ? Toutes ces années, tous ces doutes, tous ces sacrifices sans avoir conscience que j’avais un paradis devant les yeux.

J’étais loin de tout, par la force des choses. Je l’avais tellement voulu ce château que je m’y suis enfermée, coincée, claquemurée et j’avais fait ce que je devais faire. A cette époque, une femme seule n’aurait pas été respectée, même une de Moûtier. Je n’ai profité de rien. J’ai toujours vécu dans l’ombre. Un demi-siècle perdu. J’aurais dû courir à travers le parc, me saouler de soleil, mettre mes mains dans cette terre qui était mienne. Mais j’étais jeune, intéressée par d’autres trésors, moins salissants. J’avais choisi les dorures et les billets, le champagne, les mets raffinés et les tenues délicates.

Désormais, mes sens sont altérés et il est sans doute trop tard. Ma peau ne sent plus aussi bien la texture des étoffes précieuses que je porte. Pourtant, je ne dois pas ce que je vois ce matin pour la première fois à un changement de lunettes. J’ai désormais accès à la beauté. Je me réveille d’un trop long sommeil sans rêve. Le parc entier est nimbé d’une lumière saisissante. Je vois enfin la multitude des ocres et des verts, des azurs et des grenats. Au loin, le parc est encore embrumé. Il va faire beau aujourd’hui. Sentir la mousse sous mes pieds nus. Respirer le parfum des grands cèdres, toucher leur grand tronc rugueux.

Je demanderai à Philippe de m’accompagner cet après-midi. Faire le tour du domaine, m’approcher de cette forme blanche qui se reflète dans l’eau. Une sculpture ? Qui a bien pu la placer là et quand ? Je distingue au loin un chemin que je n’ai jamais pris. On m’a dit que des promeneurs y passent de temps en temps, pour profiter de la douceur de la pente et du point de vue sur le village.


Bon, j’ai fait très court cette semaine… Je n’ai pas été très inspirée.

plus de dentifrice, la journée commence bien…

dentifrice sur une brosse à dent
Photo by William Warby on Unsplash

Il avait une grosse journée aujourd’hui. Il devait notamment voir la mère Thibault, une vieille bourge qui habitait une immense maison dans le sud de Neuilly. Elle était propriétaire de trois des plus grosses pharmacies du coin et il ne pouvait pas rater la vente. Son objectif mensuel avait été augmenté depuis que Grignard avait pris la place du vieux Wichgestein. Tout le monde dans la boite s’était logiquement imaginé que ce serait Giroud le prochain big boss. De toute évidence, être le gendre du patron n’ouvrait pas toutes les portes.

Il s’apprêtait à se rendormir quand il entendit Stéphanie crier – sûrement après les gosses. Elle devait être en train de préparer le petit déjeuner : du café fort et des tartines beurrées pour lui, des céréales pour Théo et du thé pour Lisa. Il se demanda un bref instant ce qu’elle pouvait bien prendre, elle, mais évacua rapidement cette question sans importance.

Après ses 20 minutes de sport quotidiennes – en fait, depuis quelques années, il se contentait de parcourir les actualités sportives sur sa tablette – il se dirigea vers la salle de bain pour prendre une bonne douche. Il en profita pour envoyer un sms à Aurélie qu’il avait prévu de voir en fin de journée. Aurélie était une de ses premières conquêtes, une valeur sûre. Avec elle, pas de surprise : elle l’attendrait bien sagement dans sa tenue préférée en ayant pris soin de lui préparer un bon repas accompagné d’une bonne bouteille, un Bordeaux de préférence. Il l’avait délaissée ces derniers mois au profit de deux petites jeunettes (Marion et Julie) qui le laissaient exsangue après leurs nuits enfiévrées et un peu trop olé olé, même pour lui. La dernière fois, elles avaient décidé, sans lui en parler, de convier un de leurs amis à partager leur nuit de débauche. Il avait l’esprit large (il ne crachait pas sur les soirées libertines) mais là, il avait été passablement agacé. Le beau gosse, à peine trentenaire, avait des tablettes là où il n’en avait plus, un sourire ravageur et l’énergie de la jeunesse. Vexé comme un pou, il avait prétexté une obligation familiale aussi pratique que soudaine et s’était éclipsé à deux heures du matin. Il avait dû inventer toute une histoire à Stéphanie pour justifier son retour inopiné de “Marseille” en pleine nuit.

Il enfila une chemise propre, choisit une des cravates de sa collection (celle avec des chats – un clin d’œil à Aurélie, il savait que ça la toucherait) et opta pour un costume sobre et sombre. Il descendit à la cuisine pour avaler son petit-déjeuner et embrasser rapidement sa petite famille. Il remonta alors pour se brosser les dents.

Et là, la tonalité de la journée changea du tout au tout : le tube de dentifrice était désespérément vide. Il essaya vainement d’en extraire une petite noix mais rien ne sortait. Il redescendit en rage pour demander à Stéphanie où elle cachait le nouveau tube. Elle lui répondit qu’elle n’avait pas eu le temps de faire les courses. La moutarde lui monta au nez et il frappa un grand coup sur la table, réveillant ses deux rejetons et renversant par la même occasion un bol de café au lait qui trainait là. Ah tiens, Stéphanie buvait du café au lait se dit-il subitement avant de constater qu’il avait tâché non seulement sa veste de costume mais aussi sa cravate et sa chemise. Il grogna telle une bête et remonta se changer.

Il prit ce qui lui tombait sous la main sans chercher à assembler les couleurs. Tant pis pour Aurélie et sa passion pour les chats ! En descendant l’escalier, il sentit son téléphone vibrer : Aurélie venait de lui répondre.

Le sms était lapidaire : “Pas possible. T’avais qu’à mieux t’occuper de moi. Trouvé qq d’autre. Ne m’appelle plus.”

Putain de merde : c’était vraiment une sale journée qui commençait !

premier voyage au Chili

Photo aérienne de Santiago
Photo by Juan Pablo Ahumada on Unsplash

Je suis arrivée à l’aéroport Arturo-Merino-Benítez un peu avant 7h du matin (heure locale).  J’avais quitté Paul depuis 6 mois mais la plaie n”était toujours pas cicatrisée. Prendre l’air très loin de lui et de notre ancien quotidien était censé m’aider à l’oublier et à passer à autre chose.

Pourquoi le Chili ? Aucune idée. Je n’y connaissais personne ; ce qui n’était pas une raison suffisante parce que c’était le cas de la plupart des pays du monde. Je m’imaginais de vierges étendues de pampa mais dans le bus qui m’emmenait dans le centre de Santiago, je voyais surtout défiler des grands magasins et des immeubles. Pas très dépaysant pour le coup.

C’était la deuxième fois que je mettais les pieds sur le continent sud-américain. Je ne parlais toujours pas espagnol même si je connaissais dorénavant un peu plus de mots que les quatre qui m’avaient aidée à traverser le Venezuela et la Colombie quelques années auparavant.

J’avais réservé un appartement sur internet en me basant sur les photos et les commentaires des voyageurs précédents, standardisés au possible. Loin de tout ce que j’aimais réellement : blanc, épuré, clinique. Au moins, l’intérieur ne ressemblerait pas à ce que je connaissais déjà. Je voulais effacer Paul et notre vie quotidienne de ma mémoire. Je ne voulais retrouver aucune trace de ces 10 dernières années.

Après un temps qui me parut infini, le bus me déposa enfin à l’arrêt “Maule – Santiago Concha”, situé à 5 min à pied de l’appartement – enfin, c’est ce que disait la fiche. Il faisait une chaleur étouffante ce jour-là. Les 5 minutes s’allongeaient implacablement à mesure que je tournais et retournais autour des mêmes endroits sans trouver cette fichue calle Pedro Lagos. J’en avais plus que marre alors je me suis arrêtée dans un café pour enfin oser demander mon chemin.

Il faisait plutôt sombre à l’intérieur. Une jeune femme se tenait derrière le bar, occupée à laver quelque chose. Elle ne releva la tête que quand je me trouvai à un pas du comptoir. Elle m’accueillit avec un grand sourire et je suppose qu’elle me demanda ce que je souhaitais boire – je ne me souviens plus très bien. Avec le peu de vocabulaire dont je disposais, j’essayai de lui expliquer que je cherchais une adresse dans le quartier. Nous fûmes interrompues par une voix d’homme assez forte venue de l’arrière cuisine. Ma jeune interlocutrice leva les yeux au ciel avant de disparaitre derrière un rideau de fils.

Après quelques longues minutes, que je passai à étudier l’endroit où je me trouvai, elle réapparut enfin accompagnée de… Paul ! Quoi ? Non, ce n’était pas possible. Et effectivement, ce n’était pas Paul mais son double quasi parfait. Même cheveux longs un peu bouclés, même barbe, même yeux noirs. Par contre, l’homme n’avait pas du tout le même regard, pas du tout la même posture, ni la même façon d’occuper l’espace. C’était Paul en mieux, sans l’air fuyant qu’il avait adopté depuis notre séparation. Paul 2.0 parlait espagnol et me détailla de la tête aux pieds avec un petit sourire en coin. J’en fus toute retournée, troublée comme je ne l’avais pas été depuis longtemps. Il s’approcha de moi et m’expliqua avec beaucoup de douceur où trouver l’appartement. C’était en fait à deux pas.

Lorsque j’arrivai enfin, je mis un bon moment (peut-être une heure) à reprendre mes esprits. Je rangeai mes affaires et prit une douche. Une évidence s’imposa à moi : je voulais le revoir.

le mort dans le bois

Chemin en forêt
Photo by Alessio Lin on Unsplash

Le thème de cette semaine m’a été proposé par Béa (une super autrice illustratrice jeunesse – et même que je vais bientôt l’interviewer pour en faire un petit audio que je posterai ici-même). Il s’agit de continuer l’histoire (texte en italique) :


Il n’avait rien senti. Pas même la morsure du serpent ou l’étranglement fébrile de sa compagne. Pourtant, il était bien mort là, étendu, inerte. Il se demandait s’il resterait longtemps là, allongé, dans les bois. Mais la question lui parut vite absurde. Son corps, déjà, ne lui appartenait plus.

On dit que quand on meurt, on voit défiler toute sa vie. Il n’avait rien vu du tout. Ni film accéléré en technicolor ni tunnel sombre. Rien. D’autres choses clochaient. Par exemple, alors qu’il était censé ne plus rien ressentir, il avait vraiment l’impression qu’un liquide chaud coulait du côté de son bas-ventre. Afin de s’assurer qu’il s’agissait bien d’un artefact de la mort, il tenta de bouger un peu. Impossible, même en y mettant toute son cœur.

Alors qu’il commençait vraiment à se faire à l’idée de sa mort, il sentit distinctement une douleur au bout de son majeur gauche : une morsure ou plutôt – puisqu’il y portait attention – une sorte de mâchouillement. Quelqu’un – quelque chose – avait entrepris de lui manger le majeur gauche. Un rat ? Au moment où il se posait la question. Il sentit exactement la même douleur au niveau de ses orteils gauches. Ce n’était plus un mais maintenant deux rats qui le boulottaient tranquillement.

Panique ! Mais enfin ! Ce n’était pas du tout ce qu’on lui avait dit. Quand on est mort, on ne sent plus rien, on n’a plus de douleurs, plus de pensées. Ce qu’il vivait ne ressemblait pas du tout à ce qu’on devait vivre dans de pareilles circonstances.

Les rats semblaient plus nombreux maintenant, il sentait leurs petites dents acérées un peu partout sur ses membres et même un peu au somment de son crâne. Que faire sinon attendre qu’ils aient fini ? Il ne voyait pas vraiment ce qu’il pouvait engager. Il rassembla ce qu’il pu d’énergie pour essayer de crier afin de les faire fuir mais rien ne se passa. Et là, venu de nulle part, il entendit très clairement une voix de femme. Il ne réussit cependant pas à saisir ce qu’elle disait. La voix venait de loin, de très très loin. Elle était comme étouffée. Puis la voix cessa d’émettre mais les rats eux, continuaient de le mordre de plus en plus intensément. Il avait l’impression que leur nombre s’était considérablement accru et qu’il augmentait de plus en plus, de minute en minute. Sa peur enflait. Elle remplissait toute son attention.

Une autre voix lointaine. Toujours une femme, pas la même. “Réveil” Il avait compris ce mot. Elle avait parlé de réveil.

Il avait l’impression que le noir qui l’entourait jusqu’alors commençait à se dissiper très lentement. Non, ce n’était pas une impression : il voyait vraiment le jour se faire entre ses paupières closes. Et puis la deuxième voix lui paraissait beaucoup plus proche que tout à l’heure. Dans le jargon incompréhensible, il parvenait à distinguer d’autres mots : “Opération” “Parler”. Et puis une phrase complète, une question : “Qu’est-ce qu’il a pris ?”

Les rats quant à eux ne se calmaient pas. Leurs morsures se faisaient plus insistantes. Ils couvraient dorénavant l’ensemble de son corps. Mais pourquoi la femme ne les chassait-elle pas ?

La première voix : “Je ne sais pas. Je l’ai trouvé comme ça en rentrant, devant la maison, le pantalon baissé jusqu’à mi-cuisses.” Il connaissait parfaitement cette voix. C’était celle de Stéphanie, sa femme.

Il faisait de plus en plus jour.

“Il a bougé les paupières”.

Je ne suis pas mort.

Je ne suis pas mort.

Je ne suis pas mort.

Je ne suis pas mort.

rencontre à la piscine

un plongeon dans une piscine
Photo by Lavi Perchik on Unsplash

Le thème de cette nouvelle est un grand classique des ateliers d’écriture puisqu’il s’agit d’écrire un texte en insérant les 10 mots ci-dessous (tirés au hasard sur ce site) dans l’ordre qu’on veut :

Réel / Pièce / Machine / Perspective / Préparer / Baguette magique / Côte / Hôpital / Égout / Loterie


Le docteur Beck n’avait pas mâché ses mots. S’il continuait comme ça, c’était le double (voire le triple) pontage qui l’attendait pas plus tard que dans 5 ans.

A 56 ans, il se trouvait encore bel homme. Bien sûr, il avait pris un peu de ventre mais rien de bien méchant. Son passé de rugbyman lui avait laissé de beaux restes et un bon coup de fourchette, sans compter son goût immodéré pour le bon vin.

La perspective de passer sur le billard ne l’enchantait guère. Il n’avait aucune confiance dans les chirurgiens et les hôpitaux l’effrayaient au plus haut point. Tout le monde sait bien qu’avec ces gaillards-là, c’est souvent la loterie. Pas téméraire pour deux sous, il s’était donc résolu à reprendre assez mollement une activité sportive.

C’était la troisième fois qu’il s’obligeait à nager ce mois-ci et il essayait tant bien que mal de garder un semblant de dignité malgré le bonnet, les lunettes et son visage qu’il sentait rougir au fur et à mesure des longueurs. Il ahanait terriblement et après le troisième aller-et-retour, il se dit que merde, ça suffisait la comédie et qu’il avait assez souffert pour aujourd’hui. Il se préparait à rejoindre le bord quand il la vit approcher du bassin dans son maillot bleu pétrole.

Comme il la trouvait tout à fait à son goût (svelte, beaucoup plus jeune que lui, brune, cheveux courts avec un petit air d’oiseau fragile), il décida de rester dans l’eau pour mettre à profit ses talents de séducteur patenté. Ça faisait longtemps qu’il n’avait pas eu d’aventures et il se sentait pousser des ailes. Finalement, il avait drôlement bien fait de venir un matin, pour une fois. Passés les travaux d’approche, il lui proposerait d’aller déjeuner pour continuer leur conversation et, si tout se passait comme d’habitude, après deux ou trois verres de vin, elle n’opposerait plus guère de résistance et se laisserait conduire tranquillement vers l’hôtel le plus proche, le Walt en l’occurrence. Elle serait très impressionnée par le hall et encore plus par la chambre.

Il devait quand même prendre en compte le réel et donner un peu de sa personne pour préparer le terrain et enclencher la machine à envoûter.

Ah chiotte ! Il n’avait pas vu la copine. Ça ne faisait pas ses affaires qu’elle soit accompagnée. Il allait devoir changer ses plans


– Eh Marie, C’est qui ce type ?

– Personne, je ne sais pas.

– Qu’est-ce qu’il te voulait ?

– Je n’ai rien compris. J’essayais de reculer le plus possible parce qu’il avait une haleine pourrie de vieil égout.

– Il y a du monde aujourd’hui.

– Ouais, pas bien pratique pour nager.

– Bon, je fais encore 200 m et je me barre. On se voit chez Lulu samedi ?

– Yes, à plus.


Patrick ne comprenait pas ce qui s’était passé mais il semblait bien qu’il s’était pris un vent. Qu’à cela ne tienne ! Un peu de résistance rendait la chasse plus intéressante. Il allait l’attendre dehors, dans sa voiture. Lorsqu’elle verrait son bolide, nul doute qu’elle serait impressionnée.

Alors qu’il sortait de la piscine, il interpréta la pluie qui commençait à tomber comme un coup de baguette magique de l’Univers. Une aubaine pour engager de nouveau la conversation. Il lui proposerait tout simplement de la raccompagner en voiture. Elle l’inviterait à boire un café chez elle, pour le remercier. Il n’aurait plus qu’à laisser les choses se dérouler naturellement. Elle se changerait dans la pièce d’à côté et il se glisserait subrepticement dans son dos, pour la surprendre…

Il était encore toute à sa rêverie quand elle sortit enfin en se dirigeant d’un pas rapide vers le garage à vélo.

Il démarra en trombes, faisant gronder la belle mécanique de sa BMW X5 M50d pour attirer son attention mais n’obtint aucun succès puisqu’à ce moment précis, elle tourna la tête de l’autre côté pour déverrouiller son cadenas.

Patrick senti une onde de frustration le traverser de part en part et décida sur le champ de se venger en s’offrant un bon déjeuner au club avec Gérard et Brice qui devaient déjà s’être retrouvés pour l’apéritif. Une bonne côte de bœuf lui ferait le plus grand bien.


la cinglée

Photo by Alex Iby on Unsplash

J’ai trouvé le thème de cette semaine dans un cahier d’écriture que m’a envoyé “Les mots“, l’école d’écriture au sein de laquelle j’avais suivi l’atelier avec Martin Winckler.

C’est une proposition d’Elsa Flageul que j’ai adaptée :

Choisir un personnage de la photo ci-dessous qui raconte, à la 1ère personne du singulier et au présent, ce qu’il se passe. Puis écrire un autre texte à propos de la même photo dans lequel un autre personnage raconte lui aussi à la 1ère personne du singulier la même scène mais au passé, dans un présent qui n’est plus celui de la photo.

groupe de personnes assistant à une conférence
Photo by Product School on Unsplash


Je m’étais mis devant pour être sûr que le chef me remarque. J’étais la dernière recrue de la boite, je devais donc faire preuve d’intérêt pour tout ce qui s’y passait. Évidemment, j’avais réservé des places pour les 3 autres gars de l’équipe. Ils m’avaient prévenu que les grand-messes – qui avaient lieu deux fois par an – étaient des événements incontournables de Leko où se décidaient les promotions et les mises au placard des 6 mois suivants. Nous étions en automne, je m’en souviens parce que j’avais longuement hésité à propos des chaussettes : en mettre ou pas. Ma femme m’avait dit d’en mettre, j’en avais donc choisi des bleues assorties à ma chemise. Je savais bien qu’au cours de ce genre de réunions, les codes vestimentaires seraient plus souples que d’ordinaire mais j’avais quand même mis une cravate. Après tout, tout le monde serait là et nous, les commerciaux, représentions la boite à l’extérieur. Nous devions toujours être impeccables.

Ma présentation n’était prévue qu’en fin d’après-midi et pas en plénière mais au cours d’un atelier qui devait réunir le service commercial au grand complet et la direction. J’étais pas mal fébrile parce que je n’avais jamais rencontré le vieux Wichgestein. Mon chef semblait le craindre parce qu’il nous avait bien briefé les deux dernières semaines sur ce qu’il fallait dire ou pas, sur les chiffres que nous devions préparer, sur le style de questions qu’il nous poserait. Quand il en parlait, il se mettait à suer, lui qui d’habitude se montrait plein d’assurance et n’hésitait pas à nous rabaisser méchamment. Les autres gars m’avaient dit qu’il avait épousé la fille de Wichgestein et que du coup, il s’attendait à être promu numéro 1 à la place de Lagrange qui partait en retraite cette année.

Je commençais à m’impatienter parce que les gars n’arrivaient pas. Je devais en être à mon quatrième café de la matinée quand cette photo a été prise.

C’est, je crois, juste après ça que la tarée a déboulé.



Je n’aime pas être au premier rang, je suis d’un naturel plutôt discret. J’ai choisi le deuxième rang à cause de ma vue. Même avec mes lentilles, je suis le plus souvent incapable de lire les textes des diapos. Je suis content, j’ai réussi à m’asseoir juste à côté de Juliette. On ne dirait pas mais c’est une sacrée nana, Juliette. La première fille que je rencontre qui soit aussi dingue de WoW que moi. On s’y retrouve souvent entre midi et deux mais on n’en parle pas ouvertement. Je sais que c’est elle, elle sait que c’est moi (ou plutôt j’espère qu’elle sait que c’est moi). C’est une Elfe de la nuit, je suis un Draeneï, on est dans le même camp. Je fais semblant de me passionner pour ce que dit le gars de la prod mais en fait, je suis concentré sur le centimètre carré de mon genou gauche qui touche très légèrement celui de Juliette.

Brusquement, on entend des éclats de voix derrière nous. Tout le monde se retourne et je vois Nathalie, ma femme, faire irruption dans la salle de réunion. Je ne sais pas ce qu’elle fait ici. On dirait qu’elle est saoule, elle titube. Qu’est-ce que je dois faire ? Je n’ose pas me lever. Je vois bien qu’elle me cherche du regard. Ses yeux passent sur moi mais ne s’arrêtent pas. Tout le monde s’agite maintenant ; je ne sens plus le genou de Juliette contre le mien.

– Purée mais c’est qui cette folle ? On ne comprend même pas ce qu’elle dit.
Je ne me risque pas à répondre. Ne pas bouger. D’où je suis, je n’entends pas ce qu’elle dit. Elle agite les bras en tous sens, une des bretelles de sa robe a glissé. Elle ne s’aperçoit pas que son sein droit n’est plus couvert par le tissu.

– Christophe !
Elle hurle. Plus personne ne bouge.

– Chriiistooophe !
Les deux mecs de la sécurité arrivent enfin et la saisissent fermement. Ils la traînent en dehors de la salle. On l’entend encore crier à pleins poumons.

Les gens se rassoient tranquillement en se moquant de la cinglée, ma femme. Je sens bien que je suis rouge de honte. De loin, je vois mon chef qui me regarde avec insistance. Il sait qui est elle, il l’a reconnue malgré ses cheveux en bataille et sa démarche chancelante. Je ne sais pas qui est Christophe.


le signe qui ne trompe pas, la preuve que je pète les plombs

empilement de plats en inox à laver
Photo by Scott Umstattd on Unsplash

L’autre jour (il y a déjà un bail), j’étais tombée sur un article d’une fille qui expliquait comment faire du cake vaisselle. Oui, vous avez bien lu. En fait, c’est un truc solide auquel on frotte son éponge et qui sert de liquide (oups) de solide vaisselle.

Bon, j’ai acheté un des ingrédients que je n’avais pas. Je l’ai reçu il y a quelques jours. Cet après-midi, je me suis attelée à la tâche et j’en ai fait en suivant cette recette (moi je n’en ai fait qu’un tout petit pot et grand bien m’en a pris vu ce que vous allez lire juste après).

Et depuis, c’est l’horreur !!!!!! Je n’arrête pas de faire la vaisselle.

Là, juste pas plus tard qu’il y a 10 minutes, j’étais en train de faire la vaisselle du dîner alors que je viens juste de finir de manger !!!!!!?????

Moi !

Alors qu’un des préceptes de ma religion personnelle et intime c’est de NE JAMAIS FAIRE LA VAISSELLE APRES MANGER (je la fais plus tard, le lendemain…).

Je pète complètement les plombs. Si ça continue comme ça, je vais me mettre à manger des sandwichs seulement parce que j’aurais acheté de la cire et fait des bee wraps (vous rigolez mais ça me pend au nez).

les cartes postales

cartes postales dans un carton
Photo by Christopher Flynn on Unsplash

1

Maman,
Je t’écris uniquement à toi parce que je suppose que papa s’en fout.
Ce camp est nul à chier. Je ne connais personne et les anims sont super relous à vouloir qu’on fasse leurs activités débiles. On n’a le droit au portable que deux heures par jour. Je veux rentrer à la maison.
Envoie-moi un peu de sous s’il-te-plait.
Bibis
Lisa
PS. je t’aime

2

Ici, s’est vraiment super. on s’eclatte à mort.
Lisa fait sa grande comme dabitude. Je la déteste.
Je me suis ecorcher tout le long du bras droit au foot. MDR !
Théo

3

Ma chère Marie,
Les enfants sont en camp de vacances aux Sables d’Olonne et j’ai décidé de partir quelques jours toute seule de mon côté. La première fois en 18 ans. Il l’a bien cherché. Je pense beaucoup à qui tu sais.
Bises, à bientôt.
Stéphanie

4

Maman,
Je suis partie quelques jours toute seule pour faire le point. N’appelle pas à la maison mais plutôt sur mon portable. Ne t’inquiète pas, tout va bien. J’espère qu’il ne fait pas trop chaud à Limoges. Je passe mes journées à lire et à me promener autour du village. C’est beau l’Ardèche !
Je t’embrasse
Stéphanie

5

Maman,
Laisse tomber les sous. J’ai trouvé une autre solution.
J’ai enfin rencontré les bonnes personnes. 🙂
J’ai appelé à la maison et sur ton portable, personne ne répond. Qu’est-ce qui se passe ? C’est chiant.
A part ça, il fait trop beau, on se baigne tout le temps.
Bibis
Lisa

6

Maman,
L’Inde est un pays magnifique, plein de traditions déconcertantes. La pauvreté est partout. Il faut vraiment faire quelque chose pour ces gens. Lorsque j’aurais fini mon initiation, j’aimerais beaucoup créer une fondation pour leur venir en aide – surtout aux enfants. La boite de grand-père pourrait sûrement me financer, non ?
On en reparlera.
Je t’envoie de l’amour et de la lumière
Camille (ou plutôt Angayarkanni comme on m’appelle ici)

7

Ma chère Camille,
Ton idée est formidable. J’en ai parlé à quelques unes de mes amies du club. Elles sont prêtes à te soutenir.
Thomas viendra t’accueillir à l’aéroport. Ton père, comme à son habitude, n’est pas disponible et je serai déjà en Normandie.
Je t’embrasse, à très bientôt
Maman

ne tirez pas sur l’oiseau moqueur

Couverture du livre ne tirez pas sur l'oiseau moqueur

Puisqu’on n’est pas jeudi et que je ne vais pas vous parler d’un film (référence à une vieille tradition de ce blog où le jeudi, je parlais d’un film), je me suis dit que j’aimerais beaucoup, beaucoup, beaucoup vous parler d’un livre que je suis en train de lire (je l’aime tellement que je ne peux même pas attendre la fin).

Vus que vous êtes de fins limiers, vous avez sans doute compris que je suis en train de dévorer Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur d’Harper Lee.

C’est un livre dont j’avais beaucoup entendu parler – comme l’un des chefs d’œuvre (rien que ça) de la littérature contemporaine des Etats-Unis – mais que le hasard n’avait jamais mis sur ma route.

Et là paf, pendant l’une de mes nombreuses visites à la bibliothèque municipale de cet été (j’ai fait une vraie cure de lecture – je dois être toute pimpante, du coup, après tous ces mots – j’ai lu de tout, du léger, du lourd, du bien, du très bien et du bof…), je suis tombée dessus au détour d’un rayonnage. Ni une ni deux, je l’ai embarqué mais comme j’étais déjà en train de lire un roman et deux ou trois essais (je ne peux pas lire deux romans en même temps, par contre tout le reste, je les lis par brassées – un pour le matin avec le café, un après déjeuner et un avant le dîner quand ça mijote – le roman, c’est un peu tous les soirs) je ne l’ai pas commencé tout de suite.

Bon d’accord, tout le monde s’en fout !

Nous sommes dans une petite ville d’Alabama, au tout début de la grande dépression et l’histoire est racontée par Scout, toute jeune au début du roman, fille d’un avocat qui a décidé de défendre un noir accusé d’un viol (mais ça, on ne le sait pas tout de suite). Scout est une gamine très douée (surtout en lecture) et elle nous fait partager son quotidien d’enfant avec Jem son frère, Dill son amoureux, Cal la cuisinière… et plein d’autres personnages.

Et ben, je vais vous dire, j’adore vraiment vraiment et peut-être bien que Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur va rentrer dans mon top 10 de tous les temps (lequel de mes romans préférés vais-je devoir rétrograder ? – mystère et boule de gomme).

Je chiale quasiment tous les soirs tellement je trouve ça sensible, bien écrit, drôle, frais…

Si vous voulez savoir qui est Harper Lee, c’est là.

Vous l’avez lu ? Vous avez aimé ?