c’est l’amour à la plage

Photo by Luis Villasmil on Unsplash

Alors effectivement, je le revis mais pas du tout comme je l’avais prévu. Je m’étais imaginée que je le recroiserais facilement le lendemain au café du coin de la rue. Dans mes fantasmes, je le voyais penché sur le percolateur à moitié éventré en train de jurer en espagnol – et évidemment, j’arrivais pile poil pour l’aider à réparer l’instrument de malheur. Pour me remercier, il me payait un café et nous passions un bon moment tous les deux à baragouiner en franco-espagnol en nous dévorant des yeux. Bien entendu, conquis par mon charme naturel, il insistait pour me raccompagner et m’embrassait fougueusement sur le pas de la porte…

Ouais, ouais, ouais ! Sauf que ma vie ne ressemble pas du tout à un roman à l’eau de rose.

Cela faisait trois jours que j’étais arrivée à Santiago et je commençais à en avoir marre de traîner devant le café avec l’espoir de tomber “par hasard” sur Paulo (il fallait bien que je lui donne un nom, à mon beau brun). Ce jour-là, j’avais donc décidé de commencer à explorer le Chili et Valparaiso me semblait une bonne option. J’avais réservé une place dans un bus climatisé (je précise parce que c’est important pour la suite) qui partait très tôt le matin et revenait tard le soir. Avant de partir, je vérifiai le contenu de mon petit bagage pour la journée : liseuse, gourde, chapeau, crème solaire, lunettes, tongs. C’était parfait pour ma première journée de découverte et de baignade dans le Pacifique.

Alors effectivement, le bus était climatisé ! Mais à ce point, ce n’est plus de la climatisation, c’est de la congélation. Les autres passagers me regardaient comme si j’étais la dernière des idiotes. Nan mais l’autre là, à quoi elle pense !? Elle n’a même pas pris sa doudoune pour aller à la plage. Autant vous dire que les 3 heures de trajet ont été un plaisir sans nom. Sans compter que les toilettes du bus étaient “fuera de servicio” et que j’avais, comme d’habitude, avalé 3 cafés avant de partir. Quand le bus s’est arrêté à Valparaiso, sur le front de mer, j’étais totalement tétanisée et n’avais qu’une seule idée en tête : pisser ! Alors j’ai jailli telle une gazelle en poussant tout le monde dans le couloir du bus et me suis précipitée dehors sans regarder où j’allais.

Et… j’ai très mal atterri : la tête la première sur le trottoir et le pied emprisonné dans la bandoulière d’un p**** de sac qui traînait au milieu du chemin. Mais le pire, ce n’est pas ça. Non.

Le pire, c’est que dans ma chute, j’ai également perdu un truc très important : le contrôle de ma vessie. Et là, j’ai appris une leçon que toute voyageuse qui se respecte se doit de connaître : on ne porte jamais de bermuda beige en coton !

Alors je résume un peu la situation : j’étais au bout du monde, le visage en sang (l’arcade, ça saigne grave) et je m’étais pissé dessus. La classe ! Les gens autour de moi se répartissaient en deux groupes : ceux qui rigolaient et ceux qui étaient désolés pour moi. Je ne comprenais pas un traître mot de ce qu’ils racontaient mais une gentille dame d’un certain âge et sa fille (je suppose) m’ont aidée à me relever et m’ont accompagnée jusqu’à une sorte de pension de famille. J’étais bien sonnée et je ne voyais plus bien clair mais lorsqu’il a ouvert la porte, je n’ai eu aucun mal à le reconnaître.

Les deux femmes sont parties en me laissant là, sur le pas de sa porte. Il a esquissé un grand sourire, m’a détaillée de haut en bas et m’a fait signe d’entrer. Je ne sais pas si j’avais déjà eu aussi honte de ma vie ! J’aurais voulu disparaître, m’effacer, retourner dans mon pays et les bras de Paul, retrouver son absence total d’humour et son haleine de cheval du matin. Mais j’étais là, incapable de bouger le petit doigt. Alors j’ai fait la seule chose dont j’étais capable ; je me suis mise à pleurer comme une madeleine.

Il m’a pris par la main et m’a conduite au premier étage. Il a ouvert la porte d’une grande salle de bain et m’y a poussé doucement en me faisant signe d’attendre. Il est revenu avec des serviettes, un tee-shirt, une sorte de paréo et une petite boite de secours. Il a pris tout son temps pour nettoyer ma plaie et essuyer mes larmes.

Après la douche, il m’a fait un café et nous avons essayé de discuter mais ni lui ni moi ne parvenions vraiment à nous faire comprendre. J’étais morte de honte mais lui, bizarrement, n’avait pas l’air impressionné – comme si les filles pleines de sang, de larmes et de pipi, c’était son quotidien.

J’ai pris congé en le remerciant comme je pouvais. J’ai griffonné mon prénom et mon adresse chilienne sur un bout de papier et je suis partie à la plage. Je serrais dans ma main sa carte de visite (Jorge Muñoz) – il fallait quand même que je lui renvoie ses affaires. J’étais certaine que je ne le reverrais jamais parce qu’un gars comme lui devait avoir le choix des filles. Le moins qu’on puisse dire, c’est que niveau séduction, je n’avais pas mis toutes les chances de mon côté ce jour-là.

Avant de reprendre le bus dans l’autre sens, je suis allée acheter un plaid dans une boutique de décoration histoire de ne pas revivre l’horreur polaire de l’aller.

Ce n’était pas le même bus, les toilettes fonctionnaient parfaitement et la clim’ était réglée sur 23°.

je ne veux pas travailler

Photo by Kinga Cichewicz on Unsplash

Cela faisait une bonne heure qu’elle me bassinait avec l’après bac. Elle était bien gentille Martine mais parfois elle m’ennuyait à mourir à toujours agir comme la jeune fille comme il faut qu’elle était : sérieuse, polie et encore vierge, évidemment.

Moi, je l’avais déjà fait avec des tas de gars. En ce moment, je faisais tourner en bourrique une relation de mon père. François avait la quarantaine bien tassée et un mariage en berne. Il avait repris la maison d’édition créée par son père et disposait de revenus très confortables. Les cadeaux que je lui faisais cracher en échange des miettes que je lui accordais commençaient à s’entasser dans mon armoire. Je m’en fichais comme de ma première chemise. Ce que je voulais, ce que je souhaitais au plus profond de moi, c’était rendre mon père fou. Je multipliais les indices, je faisais semblant de laisser échapper le prénom de François au cours de prétendues conversations téléphoniques avec mes amies, que j’avais, bien entendu, lorsque mon père était à portée d’oreille. Pendant les dîners auxquels il assistait, je jouais la petite fille timide qui n’osait pas regarder en face un amoureux. Mon petit manège commençait à porter ses fruits puisque je voyais que mon père était de plus en plus mal à l’aise en ma présence. Si seulement il avait le courage de crever l’abcès ! Empêtré qu’il était dans sa morale, il ne savait pas comment faire pour parler à sa fille unique de ces choses-là. Il n’osait pas prendre le problème de front parce qu’après tout, il se trompait sûrement. Il était impossible que sa fille, son unique fille puisse être aussi effrontée à 15 ans. Et puis, s’il se faisait des idées, il ne faudrait pas qu’il instillât sous son crâne innocent des pensées malsaines.

François vivait très mal mes tentatives pour me faire démasquer. Il tentait parfois de me faire la leçon, me communiquant ses angoisses entre la poire et le dessert alors que nous quittions tous les deux la table inopinément. Je trouvais ça terriblement drôle, cette manière qu’il avait d’essayer de me dissuader. Pourtant, il était clair comme de l’eau de roche que le coq en lui y prenait un plaisir intense. Quand je n’en pouvais plus, je le menaçais de ne plus jamais mettre un pied dans sa petite garçonnière de la rue Laplace. Ah les yeux qu’il me roulait à ce moment là et ses petites lèvres toutes tremblotantes ! A mourir de rire. Les hommes sont vraiment des idiots.

– Sauf que moi, Martine, je ne veux pas travailler.

– Quoi ? Tu crois vraiment que ton père acceptera de t’entretenir toute ta vie ?

– Je n’ai pas dit ça.

– Bah quoi ? Comment vas-tu faire, alors ?

– Me faire entretenir… mais par un autre homme que mon père, voire par plusieurs autres.

Et voilà, je lui avais bien rabattu son caquet à cette chère Martine. J’avais bien senti qu’elle voulait répliquer mais ses bonnes manières l’empêchaient de formuler la moindre critique à mon encontre.

– Martine, Isabelle, vous descendez ? J’ai fait du cake.

En quittant ma chambre à l’appel de la bonne, je lui fis un petit clin d’œil histoire de la détendre un peu et de lui signifier que tout ça était une bonne blague. Son petit air pincé disparut comme par magie et ses joues retrouvèrent un peu de couleurs. Il ne fallait tout de même pas qu’elle me claque entre les doigts. J’avais encore besoin d’elle.


histoires de famille

famille face à un  coucher de soleil
Photo by Tyler Nix on Unsplash

La voici enfin qui sort de moi, cette nouvelle. Pas du tout comme je l’avais prévue. Je l’ai commencée trois fois. Les deux premières n’ont pas abouti. Je suis restée bloquée aux alentours de la dixième phrase, à chaque tentative. Alors, j’ai trituré le problème dans tous les sens et je crois que j’ai trouvé une réponse, celle que j’écris en ce moment même.

C’est le thème qui me pose problème : Histoires de famille. Comment moi, puis-je écrire sur des histoires de famille ? Question de légitimité, de place. J’ai toujours eu des difficultés avec cette histoire de “famille”. Qu’est-ce que c’est au juste ? Un clan ? Un groupe de personnes qui s’aiment, qui se détestent et qui se pardonnent, qui restent ensemble malgré tout, qui se reconnaissent ? Je ne sais pas du tout ce que c’est qu’une famille ou plutôt j’en ai une idée déformée, formée par mon histoire.

Noël est la fête de famille par excellence. C’est sans doute pour ça que j’ai toujours détesté cette période de l’année. D’habitude, je me fais une bonne grosse déprime le 24 ou le 25. Et cette année, pas du tout. Je me suis tapée ma bonne grosse déprime hier (le 28). Mais du coup, si ce n’est pas Noël qui a provoqué le coup de blues cette année, c’est quoi ?

Je suis allée, comme souvent en rentrant du marché, boire un café chez une copine. Et hier, je ne sais pas pourquoi, elle ne m’a pas parlé. Elle avait sans doute d’autres choses à faire – ça lui arrive souvent, ça nous arrive à tous d’avoir autre chose à faire. Sauf qu’hier, je ne sais pas ce qui s’est passé dans ma petite tête de pioche mais je l’ai interprété comme une forme de rejet. Je me suis sentie rejetée par quelqu’un que je considère comme faisant partie de ma “famille”. Bien entendu, je sais pertinemment qu’elle n’est ni ma sœur ni ma cousine. Je me doute bien aussi qu’elle-même ne se considère pas comme telle. C’est un système mis en place il y a bien longtemps dans ma vie : partout où je vis, je construis inconsciemment autour de moi une sorte de “famille” symbolique, un clan de rattachement. Les individus qui composent ce groupe ne sont pour la plupart pas au courant de ce qu’ils représentent pour moi ; ça ne fonctionne souvent que dans un sens. J’ai appris au fil des années à ne pas me sentir désarçonnée lorsque je m’aperçois que l’attachement que je ressens vis à vis d’eux n’est pas réciproque.

Pourquoi je fais ça ? Toutes les personnes qui disposent d’une famille toute faite ne peuvent pas comprendre ce qui se passe en moi de manière automatique – en dehors de mon contrôle. Elles peuvent éventuellement essayer de l’appréhender intellectuellement mais c’est une chose de le concevoir et une autre de le ressentir au plus profond de soi. Lorsqu’ils parlent de leur famille, les gens parlent de racines, d’amour inconditionnel, de gènes, d’héritage, de tout un tas de trucs dont je n’ai aucune connaissance. Tous les petits humains ont un besoin irrépressible de s’attacher à une ou plusieurs figures humaines adultes. Sinon, ils meurent. Quand on a été comme moi bringuebalée à droite et à gauche, l’instinct de survie pousse à s’attacher aux humains adultes autour de soi. Parfois, les gens autour de vous sont totalement incapables de vous protéger et parfois encore, ils font exactement le contraire.

Alors voilà, lorsque je m’installe quelque part, j’essaie de m’attacher à des humains non plus maintenant pour satisfaire mon besoin de protection (je suis grande et je sais me mettre en sécurité toute seule) mais pour satisfaire mon besoin de reconnaissance sociale : faire partie du même clan. C’est non seulement important pour moi mais indispensable pour ma survie affective.

Noël est un moment de l’année où les clans (les familles) se recomposent pour quelques jours, histoire de retricoter des liens ou au moins de s’assurer qu’ils sont là. Hier, je me suis sentie exclue du clan (qui n’existe que dans ma tête, je vous le rappelle) et j’en ai souffert.

J’ai réfléchi et je me suis souvenue d’autres clans créés au fil de mes déménagements. Evidemment, j’ai repensé à Bordeaux et à tous ces gens qui ont traversé ma vie. Là-bas, je me sentais chez moi parce que j’avais autour de moi une “famille” forte et présente. Ici, je ne suis pas entourée. Je suis seule la plupart du temps et même si j’aime beaucoup la solitude, il est difficile de l’apprécier lorsqu’elle n’est pas choisie.

J’ai décidé d’arrêter les frais. Je vais repartir d’ici comme j’y suis venue : sur la pointe des pieds. Je n’y suis pas chez moi. Mes engagements professionnels m’obligent à rester jusqu’à fin septembre mais après, je colle mes affaires dans un box et je pars en voyage quelques mois, histoire d’y voir plus clair.

Esseulée volontaire. Il faut bien que j’en profite de cette liberté, non ?!

Il y a des gens qui pensent et qui me disent que j’ai de la chance de ne pas avoir de famille, de liens, d’attaches. Je ne réponds rien parce que ce serait difficile de leur expliquer le vertige, le vide immense qu’on ressent quand on sait qu’on ne manque à personne… ni même à son chat (mon dernier pépère poilu est mort début octobre et il me manque terriblement).

Bref, je prends mon billet d’avion bientôt. J’hésite encore sur ma première destination (il y en aura plusieurs puisque j’ai prévu de partir 6 mois hors de France).

en retard mais ce n’est pas très grave

réveil
Photo by Lukas Blazek on Unsplash

Tout est dans le titre mes amis ! Je n’ai pas encore publié la nouvelle #15 parce qu’elle n’est pas encore écrite. J’aurais pu/du (cul) – j’avoue, ce n’est pas drôle – afficher à la place la tête de l’affreux jojo mais non, le thème me donne envie. Du coup, j’ai prévu d’essayer de l’écrire pour vendredi prochain.

Je travaille beaucoup en ce moment. Je prépare mon départ alors j’ai besoin d’argent. Je me rends compte aussi que je suis sans arrêt en train de cumuler des tas de projets en tous genres et ça me saoule. Je vais essayer de me concentrer sur ce qui me tient le plus à cœur. L’écriture en fait partie mais si ça devient une obligation et que j’en souffre, c’est débile.

Je dors très peu en ce moment pour cause de bouffées de chaleur incontrôlables (elles amputent au minimum 2 heures de chacune de mes nuits depuis mi-septembre). Faudrait que je vous raconte ça un jour parce que ce n’est pas un sujet extrêmement populaire. C’est un signe de vieillissement et comme chacun le sait la vieillesse, c’est mal et ça craint un max (j’espère que vous avez compris que je suis ironique).

Bref, en ce moment j’essaie de me recentrer sur trois choses : mon corps, mon boulot et quand j’aurais plus de temps, l’écriture. La nouvelle #15 viendra donc quand elle viendra… sûrement vendredi prochain.

la lettre à l’éditeur

livre ouvert
Photo by Lalaine Macababbad on Unsplash

Cher François,

Cela fait maintenant 2 longs mois que je vous ai renvoyé mon manuscrit ” La vie secrète des Wichgestein” dans lequel je relate les petites histoires peu reluisantes de cette grande famille d’industriels. Comme vous le savez, j’ai passé de très nombreuses années au service de cette maison ; j’ai donc eu accès à leurs secrets les plus avilissants. Le patriarche étant mort l’année passée, il me semble que le moment est on ne peut plus opportun pour le publier.

Vous avez du le constater, j’ai effectué toutes les corrections que vous m’aviez suggérées. J’ai également modifié les noms des personnes et des lieux afin de préserver l’anonymat de mes personnages.

Je ne peux pas imaginer que les relations que vous avez eues avec cette famille puissent être la cause de votre silence. Bien entendu et comme convenu, je tairais cette fâcheuse affaire vous impliquant, vous et la fille, autant que je pourrais le faire. J’ai bien peur cependant qu’une personne indélicate ou malintentionnée puisse faire fuiter certaines informations dans la presse. La parution de mon livre constituerait sans aucun doute un paravent bien à propos, vous évitant la disgrâce et surtout quelques problèmes embarrassants avec votre épouse et la justice.

Je suis persuadée que vous saurez faire preuve de diligence dans le règlement de ce retard et que vous réunirez au plus vite le comité de lecture avec lequel vous définirez la date de sortie en librairie de cet ouvrage que de nombreuses personnes attendent impatiemment. Soyez assuré de ma discrétion et de l’attention particulière que je porterai à la lecture de votre réponse, attendue sous huitaine.

Je vous envoie toutes mes amitiés. Saluez donc votre charmante épouse de ma part.

Philippine Novembre


sa tarte aux pommes habituelle n’était pas terrible mais il faut dire qu’elle n’avait qu’une main

tarte aux pommes
Photo by Dilyara Garifullina on Unsplash

Cette semaine, j’accueille Sandrine sur mon blog ! Elle est l’heureuse rédactrice de New Life In Sweden, un blog qui traite de… sa nouvelle vie en Suède. Allez donc faire un tour vers son magnifique blog plein de photos qui donnent envie de se blottir dans les bras d’un beau et fort viking (euh, je m’égare).

Du coup, c’est elle qui a rédigé la nouvelle ci-dessous que je vous laisse savourer.


Comme tous les dimanches, je me rends chez ma mère. Ce rendez-vous dominical, nous l’avons instauré en 1994 à la mort de mon père. Tous les dimanches, on fait le tour des nouvelles de la famille, les bonnes comme les mauvaises, les angoisses de la vieillesse, la disparition des proches… Bref tous les petits tracas de la semaine écoulée. Et moi, j’écoute, j’acquiesce, je me veux attentive, je ne sais pas comment je serai à son âge ! Parfois, ces dimanches sont un réel plaisir, un besoin d’être auprès de celle qui a toujours été là, parfois, ils sont pesants, déprimants, on fait toujours le tour des grands et des petits maux de tout le monde et alors ils deviennent une véritable contrainte et je n’ai plus qu’une envie, partir !

Alors voilà un nouveau dimanche. Je prends le soin de me garer devant le garage, ni trop proche, ni trop loin comme si mon père me regardait encore et j’entends toujours ces remarques désobligeantes : « tu es trop près, on ne peut plus passer, mais où est-ce que tu as appris à conduire ? Pfff, les femmes au volant, n’importe quoi ! »

Je sors tranquillement de ma voiture et l’odeur habituelle de la tarte aux pommes envahit mes narines. Et oui tous les dimanches c’est le même rituel : tarte aux pommes et café noisette ! Cette odeur familière m’accompagne jusqu’à la porte d’entrée, une odeur de pommes caramélisées ni trop sucrée, ni trop acide, saupoudrée d’un trait de cannelle et de vanille. Mélangée au café qui sort fumant de la cafetière et ma madeleine de Proust est là. Je prends le temps de savourer cet instant avant de franchir l’année du jardin qui me mènera jusqu’à la sonnette. Ce moment si familier à la fois rassurant et contraignant, un paradoxe dont je ne pourrais pas me passer.

Enfin, je sonne, j’entends les pas traînant s’approcher doucement et ma mère ouvre en grand sa porte et me serre dans ses bras. Je retrouve alors la chaleur de mon enfance, la sécurité, l’épaule toujours prête à m’accueillir sauf que maintenant c’est moi qui dois légèrement me baisser pour l’embrasser. Ce moment on l’attend toutes deux, c’est notre moment.

Après avoir accroché mon manteau dans l’entrée, je me glisse dans le salon et je me colle contre la cheminée. La fin de l’automne est là et le doux crépitement du feu réchauffe cet après midi grisâtre et pluvieux. Ma mère a disposé sur la table basse les tasses de café en porcelaine de Limoges et des assiettes à dessert représentant les grands monuments parisiens. Je profite de ces quelques minutes pour laisser divaguer mon esprit vers de lointains souvenirs et je nous revois enfants, avec mon frère en train de faire une partie de monopoly assis par terre près de la cheminée. Les jeux de société nous permettaient d’occuper ces longues journées automnales. Lui si pétillant et moi timide et renfermée, on était complice, on riait, on ne se disputait jamais. Et mon père qui rouspétait « Vous rangerez tout quand vous aurez terminé. Et celui la là-bas, vous ne jouez plus avec, pourquoi vous l’avez laissé là ? »

De la cuisine, ma mère me demande si je prends toujours une touche de crème dans mon café, ou si j’ai besoin d’autre chose. Je lui demande de m’amener un verre d’eau avec le café. Elle arrive à pas lents, le plateau argenté chargé du café fraîchement coulé, de la crème, du sucre roux, de mon verre d’eau et de la fameuse tarte aux pommes.

Elle s’installe dans le fauteuil et nous sert deux tasses de café fumant avec un nuage de lait pour moi et un sucre. Elle coupe deux morceaux de tarte et alors elle me demande : « Comment s’est passée ta semaine ? » C’est ainsi que toutes nos conversations commencent. Je lui fais un rapide point des événements importants tout en remuant mon café puis je lui lance à mon tour : « Et toi, quoi de neuf cette semaine? Tout le monde va bien ?».

Alors, elle commence à faire le tour des nouvelles de la famille, à évoquer tous les petits soucis des uns et des autres et moi je l’écoute patiemment tout en dégustant mon morceau de tarte. Après quelques heures, je décide d’aller retrouver les miens et je prends congés. Sauf qu’aujourd’hui en partant, je me suis dit : « sa tarte aux pommes n’était pas terrible mais il faut dire qu’elle n’a qu’une seule main ! »

la marque sur le mur

mur de briques blanc
Photo by Paweł Czerwiński on Unsplash

Bon, c’est presque fini. Elle commence à aller mieux. Trois jours qu’elle se démène comme une dingue pour redonner à la maison un semblant d’ordre et de propreté. C’est toujours le même rituel quand ils rentrent de vacances. A peine a-t-elle franchi la porte qu’elle se transforme en madame ménage : il faut tout ranger, tout laver, s’occuper du courrier, des factures, aller chercher le chien chez les voisins, accepter le café offert, prendre le temps de discuter quand même un peu en leur tendant le traditionnel cadeau (oh, mais il ne fallait pas Stéphanie !).

Cela fait plusieurs années qu’elle s’est créé des petites routines et des procédures stables sur lesquelles elle peut s’appuyer pour ne rien oublier ni laisser passer. Ça l’aide énormément d’être organisée. Déformation professionnelle. Au boulot, ses collègues aiment bien la taquiner mais ils sont bien contents de pouvoir compter sur elle quand ils veulent remettre la main sur une facture égarée ou un numéro de téléphone. Son patron ne pourrait pas se passer d’elle. Elle sait tout sur tout. Chaque chose à sa place et une place pour chaque chose. C’est une de ses devises favorites.

A la maison, c’est le même programme. Depuis que les enfants vont tous les deux à l’école, l’organisation entière du quotidien repose sur ses épaules. Son mari rentre tard, quand il rentre. Il part souvent en déplacement dans toute la France et là encore, elle se doit de tout préparer pour que son voyage se passe le mieux possible. Elle est très fière de se sentir utile. Ménage, courses, devoirs des enfants, planification des rendez-vous médicaux, organisation des goûters ou des activités extra-scolaires sont des compétences qu’elle a développées au cours du temps. Elle s’est même mise à la cuisine. Elle est assez fière de tout préparer et d’être sûre que ses enfants et son mari mangent de bonnes choses – surtout qu’avec son entraînement de triathlon, il est obligé de suivre un régime spécial et ne peut se permettre aucun écart.

Au début de leur mariage pourtant, elle ne savait rien faire. Il le lui reprochait d’ailleurs souvent. A l’époque, elle ne travaillait même pas. Elle passait son temps à lire et à regarder la télé – les séries et les émissions de début d’après-midi la passionnaient.

Lorsqu’elle tournoie comme ça dans toute la maison avec son aspirateur et son pschitt-pschitt désinfectant, elle se sent vivante et à sa place. Rien ne peut lui arriver de mal : elle protège sa famille contre les bactéries et les acariens, telle une déesse surpuissante.

Ça y est, c’est fini. Elle peut enfin s’effondrer sur le canapé, satisfaite du travail accompli. Mais enfin, qu’est-ce que c’est que cette marque, là, sur le mur d’en face, à 10 cm du nouvel écran plat ? On dirait du sang.

Vite ! Il faut absolument qu’elle nettoie ça. Un coup d’éponge devrait suffire.

En fait, ce n’est pas du tout du sang. La substance, graisseuse, s’étale au contact de l’eau. On dirait du rouge à lèvres. Mais qui diable a-t-il pu coller du rouge à lèvres à cet endroit ? Et de cette couleur en plus ! Jamais elle ne porterait une teinte aussi voyante. Si c’est Lisa, elle va l’entendre, non mais !

– Lisa ? Lisaaaaaaaaaa !!

– Ouais m’man. Qu’est-ce que tu as à crier comme ça ?

– Où planques-tu ton maquillage ?

– Quoi ? Non mais t’es ouf, m’man. Tu sais très bien que ça me dégoûte tous ces trucs de vieille.

– Je sais que tu as du rouge à lèvres et du bien rouge en plus !

– Non mais t’es sérieuse, là ?

– Bon très bien, viens avec moi dans le salon.


– Alors, qu’est-ce que c’est que cette marque là, sur le mur ?

– Du rouge à lèvres.

– Ah, je le savais.

– Mais ce n’est pas à moi. Tu ferais mieux de t’adresser à papa.

– Tu crois vraiment que ton père n’a pas autre chose à faire que de s’intéresser à une trace de maquillage ?

– Papa, non mais sa copine Nathalie, sûrement.

Elle n’a rien répondu. Abasourdie, le souffle coupé. Lisa, sa grande fille, insinuait des choses qu’elle ne pouvait pas accepter de penser. Elle ne poserait pas de question supplémentaire. Il y a des choses qu’elle ne voulait pas savoir.

plus de dentifrice, la journée commence bien…

dentifrice sur une brosse à dent
Photo by William Warby on Unsplash

Il avait une grosse journée aujourd’hui. Il devait notamment voir la mère Thibault, une vieille bourge qui habitait une immense maison dans le sud de Neuilly. Elle était propriétaire de trois des plus grosses pharmacies du coin et il ne pouvait pas rater la vente. Son objectif mensuel avait été augmenté depuis que Grignard avait pris la place du vieux Wichgestein. Tout le monde dans la boite s’était logiquement imaginé que ce serait Giroud le prochain big boss. De toute évidence, être le gendre du patron n’ouvrait pas toutes les portes.

Il s’apprêtait à se rendormir quand il entendit Stéphanie crier – sûrement après les gosses. Elle devait être en train de préparer le petit déjeuner : du café fort et des tartines beurrées pour lui, des céréales pour Théo et du thé pour Lisa. Il se demanda un bref instant ce qu’elle pouvait bien prendre, elle, mais évacua rapidement cette question sans importance.

Après ses 20 minutes de sport quotidiennes – en fait, depuis quelques années, il se contentait de parcourir les actualités sportives sur sa tablette – il se dirigea vers la salle de bain pour prendre une bonne douche. Il en profita pour envoyer un sms à Aurélie qu’il avait prévu de voir en fin de journée. Aurélie était une de ses premières conquêtes, une valeur sûre. Avec elle, pas de surprise : elle l’attendrait bien sagement dans sa tenue préférée en ayant pris soin de lui préparer un bon repas accompagné d’une bonne bouteille, un Bordeaux de préférence. Il l’avait délaissée ces derniers mois au profit de deux petites jeunettes (Marion et Julie) qui le laissaient exsangue après leurs nuits enfiévrées et un peu trop olé olé, même pour lui. La dernière fois, elles avaient décidé, sans lui en parler, de convier un de leurs amis à partager leur nuit de débauche. Il avait l’esprit large (il ne crachait pas sur les soirées libertines) mais là, il avait été passablement agacé. Le beau gosse, à peine trentenaire, avait des tablettes là où il n’en avait plus, un sourire ravageur et l’énergie de la jeunesse. Vexé comme un pou, il avait prétexté une obligation familiale aussi pratique que soudaine et s’était éclipsé à deux heures du matin. Il avait dû inventer toute une histoire à Stéphanie pour justifier son retour inopiné de “Marseille” en pleine nuit.

Il enfila une chemise propre, choisit une des cravates de sa collection (celle avec des chats – un clin d’œil à Aurélie, il savait que ça la toucherait) et opta pour un costume sobre et sombre. Il descendit à la cuisine pour avaler son petit-déjeuner et embrasser rapidement sa petite famille. Il remonta alors pour se brosser les dents.

Et là, la tonalité de la journée changea du tout au tout : le tube de dentifrice était désespérément vide. Il essaya vainement d’en extraire une petite noix mais rien ne sortait. Il redescendit en rage pour demander à Stéphanie où elle cachait le nouveau tube. Elle lui répondit qu’elle n’avait pas eu le temps de faire les courses. La moutarde lui monta au nez et il frappa un grand coup sur la table, réveillant ses deux rejetons et renversant par la même occasion un bol de café au lait qui trainait là. Ah tiens, Stéphanie buvait du café au lait se dit-il subitement avant de constater qu’il avait tâché non seulement sa veste de costume mais aussi sa cravate et sa chemise. Il grogna telle une bête et remonta se changer.

Il prit ce qui lui tombait sous la main sans chercher à assembler les couleurs. Tant pis pour Aurélie et sa passion pour les chats ! En descendant l’escalier, il sentit son téléphone vibrer : Aurélie venait de lui répondre.

Le sms était lapidaire : “Pas possible. T’avais qu’à mieux t’occuper de moi. Trouvé qq d’autre. Ne m’appelle plus.”

Putain de merde : c’était vraiment une sale journée qui commençait !

premier voyage au Chili

Photo aérienne de Santiago
Photo by Juan Pablo Ahumada on Unsplash

Je suis arrivée à l’aéroport Arturo-Merino-Benítez un peu avant 7h du matin (heure locale).  J’avais quitté Paul depuis 6 mois mais la plaie n”était toujours pas cicatrisée. Prendre l’air très loin de lui et de notre ancien quotidien était censé m’aider à l’oublier et à passer à autre chose.

Pourquoi le Chili ? Aucune idée. Je n’y connaissais personne ; ce qui n’était pas une raison suffisante parce que c’était le cas de la plupart des pays du monde. Je m’imaginais de vierges étendues de pampa mais dans le bus qui m’emmenait dans le centre de Santiago, je voyais surtout défiler des grands magasins et des immeubles. Pas très dépaysant pour le coup.

C’était la deuxième fois que je mettais les pieds sur le continent sud-américain. Je ne parlais toujours pas espagnol même si je connaissais dorénavant un peu plus de mots que les quatre qui m’avaient aidée à traverser le Venezuela et la Colombie quelques années auparavant.

J’avais réservé un appartement sur internet en me basant sur les photos et les commentaires des voyageurs précédents, standardisés au possible. Loin de tout ce que j’aimais réellement : blanc, épuré, clinique. Au moins, l’intérieur ne ressemblerait pas à ce que je connaissais déjà. Je voulais effacer Paul et notre vie quotidienne de ma mémoire. Je ne voulais retrouver aucune trace de ces 10 dernières années.

Après un temps qui me parut infini, le bus me déposa enfin à l’arrêt “Maule – Santiago Concha”, situé à 5 min à pied de l’appartement – enfin, c’est ce que disait la fiche. Il faisait une chaleur étouffante ce jour-là. Les 5 minutes s’allongeaient implacablement à mesure que je tournais et retournais autour des mêmes endroits sans trouver cette fichue calle Pedro Lagos. J’en avais plus que marre alors je me suis arrêtée dans un café pour enfin oser demander mon chemin.

Il faisait plutôt sombre à l’intérieur. Une jeune femme se tenait derrière le bar, occupée à laver quelque chose. Elle ne releva la tête que quand je me trouvai à un pas du comptoir. Elle m’accueillit avec un grand sourire et je suppose qu’elle me demanda ce que je souhaitais boire – je ne me souviens plus très bien. Avec le peu de vocabulaire dont je disposais, j’essayai de lui expliquer que je cherchais une adresse dans le quartier. Nous fûmes interrompues par une voix d’homme assez forte venue de l’arrière cuisine. Ma jeune interlocutrice leva les yeux au ciel avant de disparaitre derrière un rideau de fils.

Après quelques longues minutes, que je passai à étudier l’endroit où je me trouvai, elle réapparut enfin accompagnée de… Paul ! Quoi ? Non, ce n’était pas possible. Et effectivement, ce n’était pas Paul mais son double quasi parfait. Même cheveux longs un peu bouclés, même barbe, même yeux noirs. Par contre, l’homme n’avait pas du tout le même regard, pas du tout la même posture, ni la même façon d’occuper l’espace. C’était Paul en mieux, sans l’air fuyant qu’il avait adopté depuis notre séparation. Paul 2.0 parlait espagnol et me détailla de la tête aux pieds avec un petit sourire en coin. J’en fus toute retournée, troublée comme je ne l’avais pas été depuis longtemps. Il s’approcha de moi et m’expliqua avec beaucoup de douceur où trouver l’appartement. C’était en fait à deux pas.

Lorsque j’arrivai enfin, je mis un bon moment (peut-être une heure) à reprendre mes esprits. Je rangeai mes affaires et prit une douche. Une évidence s’imposa à moi : je voulais le revoir.

la cinglée

Photo by Alex Iby on Unsplash

J’ai trouvé le thème de cette semaine dans un cahier d’écriture que m’a envoyé “Les mots“, l’école d’écriture au sein de laquelle j’avais suivi l’atelier avec Martin Winckler.

C’est une proposition d’Elsa Flageul que j’ai adaptée :

Choisir un personnage de la photo ci-dessous qui raconte, à la 1ère personne du singulier et au présent, ce qu’il se passe. Puis écrire un autre texte à propos de la même photo dans lequel un autre personnage raconte lui aussi à la 1ère personne du singulier la même scène mais au passé, dans un présent qui n’est plus celui de la photo.

groupe de personnes assistant à une conférence
Photo by Product School on Unsplash


Je m’étais mis devant pour être sûr que le chef me remarque. J’étais la dernière recrue de la boite, je devais donc faire preuve d’intérêt pour tout ce qui s’y passait. Évidemment, j’avais réservé des places pour les 3 autres gars de l’équipe. Ils m’avaient prévenu que les grand-messes – qui avaient lieu deux fois par an – étaient des événements incontournables de Leko où se décidaient les promotions et les mises au placard des 6 mois suivants. Nous étions en automne, je m’en souviens parce que j’avais longuement hésité à propos des chaussettes : en mettre ou pas. Ma femme m’avait dit d’en mettre, j’en avais donc choisi des bleues assorties à ma chemise. Je savais bien qu’au cours de ce genre de réunions, les codes vestimentaires seraient plus souples que d’ordinaire mais j’avais quand même mis une cravate. Après tout, tout le monde serait là et nous, les commerciaux, représentions la boite à l’extérieur. Nous devions toujours être impeccables.

Ma présentation n’était prévue qu’en fin d’après-midi et pas en plénière mais au cours d’un atelier qui devait réunir le service commercial au grand complet et la direction. J’étais pas mal fébrile parce que je n’avais jamais rencontré le vieux Wichgestein. Mon chef semblait le craindre parce qu’il nous avait bien briefé les deux dernières semaines sur ce qu’il fallait dire ou pas, sur les chiffres que nous devions préparer, sur le style de questions qu’il nous poserait. Quand il en parlait, il se mettait à suer, lui qui d’habitude se montrait plein d’assurance et n’hésitait pas à nous rabaisser méchamment. Les autres gars m’avaient dit qu’il avait épousé la fille de Wichgestein et que du coup, il s’attendait à être promu numéro 1 à la place de Lagrange qui partait en retraite cette année.

Je commençais à m’impatienter parce que les gars n’arrivaient pas. Je devais en être à mon quatrième café de la matinée quand cette photo a été prise.

C’est, je crois, juste après ça que la tarée a déboulé.



Je n’aime pas être au premier rang, je suis d’un naturel plutôt discret. J’ai choisi le deuxième rang à cause de ma vue. Même avec mes lentilles, je suis le plus souvent incapable de lire les textes des diapos. Je suis content, j’ai réussi à m’asseoir juste à côté de Juliette. On ne dirait pas mais c’est une sacrée nana, Juliette. La première fille que je rencontre qui soit aussi dingue de WoW que moi. On s’y retrouve souvent entre midi et deux mais on n’en parle pas ouvertement. Je sais que c’est elle, elle sait que c’est moi (ou plutôt j’espère qu’elle sait que c’est moi). C’est une Elfe de la nuit, je suis un Draeneï, on est dans le même camp. Je fais semblant de me passionner pour ce que dit le gars de la prod mais en fait, je suis concentré sur le centimètre carré de mon genou gauche qui touche très légèrement celui de Juliette.

Brusquement, on entend des éclats de voix derrière nous. Tout le monde se retourne et je vois Nathalie, ma femme, faire irruption dans la salle de réunion. Je ne sais pas ce qu’elle fait ici. On dirait qu’elle est saoule, elle titube. Qu’est-ce que je dois faire ? Je n’ose pas me lever. Je vois bien qu’elle me cherche du regard. Ses yeux passent sur moi mais ne s’arrêtent pas. Tout le monde s’agite maintenant ; je ne sens plus le genou de Juliette contre le mien.

– Purée mais c’est qui cette folle ? On ne comprend même pas ce qu’elle dit.
Je ne me risque pas à répondre. Ne pas bouger. D’où je suis, je n’entends pas ce qu’elle dit. Elle agite les bras en tous sens, une des bretelles de sa robe a glissé. Elle ne s’aperçoit pas que son sein droit n’est plus couvert par le tissu.

– Christophe !
Elle hurle. Plus personne ne bouge.

– Chriiistooophe !
Les deux mecs de la sécurité arrivent enfin et la saisissent fermement. Ils la traînent en dehors de la salle. On l’entend encore crier à pleins poumons.

Les gens se rassoient tranquillement en se moquant de la cinglée, ma femme. Je sens bien que je suis rouge de honte. De loin, je vois mon chef qui me regarde avec insistance. Il sait qui est elle, il l’a reconnue malgré ses cheveux en bataille et sa démarche chancelante. Je ne sais pas qui est Christophe.