des trucs de pauvres

Propriété de Nestlé

Avec la chaleur, un vieux souvenir m’est revenu. Lorsque j’étais petite, les dîners commençaient souvent par un « plat » que j’adorais (et que j’adore toujours) : une trempée au lait ! Je ne sais pas si tout le monde sait ce que c’est alors je vais vous expliquer brièvement comment on fait une trempée au lait.

Prendre un bol (ou une assiette creuse), y émietter grossièrement du pain dur et noyer tout ça dans du lait bien froid (on peut aussi ajouter un peu de sucre). Et voilà ! Fastoche, non ? A chaque fois que j’en mange (c’est rare dorénavant parce que je n’ai pas souvent de pain sec à la maison), je me souviens de la table de la cuisine recouverte d’une nappe en plastique et dont le décor (un fond beigeasse, des dessins plus ou moins réussis de pichets et assiettes en grès, de fleurs séchées…) était immuable – ma grand-mère l’a toujours (ou alors a-t-elle changé entre-temps, je ne sais pas – ça se ressemble).

La dite grand-mère me préparait également la version « hiver » de la trempée au lait qui n’était pas à base de lait : une panade. Je lui ai demandé dernièrement ce que c’était : du pain dur (nous achetions de la bonne vielle baguette blanche, très à la mode dans les années 80) arrosé d’un bouillon Maggi très chaud qu’elle faisait recuire de manière à ce qu’il n’y ait pas beaucoup de liquide…

Je me rend compte aujourd’hui que ce sont des trucs de pauvres et que je n’en avais pas du tout conscience quand j’étais petite. Aujourd’hui, je crois aussi que ce sont des « recettes » qui servaient à « ne pas jeter » la nourriture (un des stigmates de la guerre que ma grand-mère et mon grand-père avaient vécue). Et ça, c’est une très bonne habitude que j’ai gardée au point où parfois, je préfère manger des trucs limite plutôt que de les jeter. D’ailleurs ça m’a valu cet hiver un petit retour par où c’était rentré dans la cuvette des WC – rien de grave mais mon organisme bien dressé sait quand ça ne doit pas rester dans l’estomac (oui je sais, je ne vous épargne aucun détail). J’avais trouvé l’odeur vraiment chelou mais j’ai voulu tenter et donc, voilà, voilà.

Tout ça pour dire que nous ne sommes pas tous comme Proust (nés dans l’opulence) et que parfois, les souvenirs sont plus boulangers que pâtissiers…

je viens d’une ville où les papas meurent trop tôt

l'Usine en 1955
l’Usine en 1955

La petite ville dans laquelle j’ai passé la plus grande partie de mon enfance est construite autour d’une usine de la métallurgie : une aciérie. C’est cette activité qui a créé la ville tout entière et qui en a tissé le développement économique avec ses hauts et ses bas.

Et de fait, c’est cette activité qui a procuré un revenu à des centaines d’ouvriers qui ont choisi cette option pour faire vivre leur famille. Et quasiment tous mes amis d’enfance avaient un papa qui travaillait à l’Usine (oui, on le disait comme ça, avec un U majuscule). Dans nos têtes de petits humains, c’était un lieu secret où il se passait des trucs forcément dingues et dont nos papas ressortaient complètement claqués (dans mon cas, ce n’était pas mon papa biologique mais c’était pareil – et si vous voulez comprendre cette phrase, allez lire mon autofiction sur Wattpad – je publie un chapitre chaque dimanche ;-)).

A l’époque – mais je crois que ça n’a pas beaucoup changé – ils étaient nombreux à « faire les 3×8 », une organisation du travail où les horaires changeaient toutes les semaines en alternance : une semaine du matin, une semaine du soir et une semaine de nuit. Il y en avait même qui faisaient les « 5×8 », le pire qui existe en matière de travail posté (on le sait maintenant parce que de nombreuses personnes ont étudié les dégâts occasionnés sur le corps et la tête des ouvriers). Les « 5×8 » c’est 3 jours du matin, 2 jours de pause, 3 jours du soir, 2 jours de pause et on finit par 3 jours de nuit et 2 jours de pause avant de recommencer le cycle à l’infini. Sur le papier, ça pouvait séduire mais en vrai, puisque le corps n’a pas le temps de s’habituer, on l’use prématurément. Avec les « 3×8 » aussi, on l’use…

Ces rythmes de travail inhumains ne sont pas les seuls responsables du départ prématuré des papas vers l’au-delà. Comme je l’ai dit plus haut, l’Usine fabrique des alliages de tous types dans tout un tas de formats : des plaques, des fils, des tout petits bouts… Et c’est une industrie extrêmement polluante (et évidemment située en bordure d’une petite rivière et d’un fleuve, histoire de refroidir les machines mais aussi de faire disparaître tout ça ni vu ni connu).

Lorsque j’étais petite, les grosses cheminées crachaient assez régulièrement des fumées oranges très épaisses mais quand on posait des questions ou qu’on toussait un peu trop, on nous répondait que « ce n’était rien » ou « pas grave » et qu’il valait mieux ne pas ouvrir les fenêtres quand même, mais juste « au cas où »… On entendait également souvent les sirènes de l’usine (déclenchées en cas de pollution dans la rivière ou le fleuve) mais ça non plus, ce n’était pas grave. Bon, les grands nous conseillaient quand même d’aller pêcher avant l’Usine – et pas après. Mais bizarrement le conseil n’était pas le même pour le club de kayak qui s’entraînait sous le pont (et donc, après l’Usine). Voilà, voilà…

Et donc, ça plus ça plus le fait qu’à l’époque fumer deux paquets de gitanes maïs par jour et boire un litre de vin rouge (litron qui avait été, pour les plus anciens, fourni par l’Usine – c’était indiqué sur leur contrat de travail) n’étaient pas considérées comme des addictions dangereuses. Et bien tout ça mis bout à bout fait que nos papas sont tous morts plus tôt que prévu de maladies dégueulasses.

Alors maintenant, l’Usine met en place des procédures anti-pollution et tout un tas de formations « Santé et sécurité » (ah bah oui, j’ai oublié de dire qu’ils étaient également nombreux à mourir sur leur poste parce que leurs tâches étaient évidemment dangereuses et les conditions de travail très difficiles – imaginez-vous en train de bosser à côté d’une énorme marmite de métaux en fusion) mais tout le monde sait bien que rien de tout ça ne fonctionne réellement et que c’est organisé pour couvrir l’Usine au cas où. Encore aujourd’hui (je connais des personnes qui travaillent en son sein), les trucs chimiques déversés dans la rivière ne « sont pas toxiques ». Il n’y a pas de soucis à se faire.

Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes, quoi !